Les Chemins de Porquerolles

Un choix de textes sur l'île de Porquerolles

 

Porquerolles Ville solaire




Cette description est issue du dernier chapitre d'un ouvrage de Marie-Jacques-Saint-Ange Mallat de Bassilian : "Le roman d'un rayon de soleil" écrit en 1884. Ce livre relate, sous forme romancée, la vie de Samuel Gérard, un ouvrier devenu ingénieur et qui temine sa vie professionnelle en transformant Porquerolles en cité solaire.

L'auteur était le fils de Jean-Baptiste Mallat qui avait rajouté de Bassilian à son nom aprés avoir pris possession, au nom de la France, de Bassilian , une petite ile de l'archipel des Philippines. Il ne fut pas suivi par le Gouvernement Français de l'époque car cette ile était plus ou moins sous contrôle espagnol.

L'auteur est l'un des fondateurs, en 1881, du club littéraire "les Hirsutes", dont les membres se réunissaient à Montmartre, ce mouvement s'est auto-dissout pour rejoindre les "Hydropathes" qui se réunissaient à Montmartre, au Chat Noir. C'est probablement dans cette mouvance qu'il a fait connaissance de De Roussen, journaliste ou de Jeanne Ninous, écrivain et directrice de la revue "La Famille", qui a épousé De Roussen en secondes noces. L'auteur a dû être invité à Porquerolles pour visiter la "colonie agricole" de De Roussen, devenue pour un temps la "colonie solaire"

Il convient de remercier Aldor qui a retrouvé cet épisode méconnu de l'époque où Porquerolles était une ville exemplaire pour l'utilisation de l'énergie solaire!

Les gravures ont été rajoutées au texte initial, ainsi que quelques précisions documentaires.


Assis devant un bureau chargé d'une volumineuse correspondance, Samuel Gérard dépouillait son courrier, annotant chaque lettre et soulignant ça et là une phrase au crayon bleu pour faciliter la besogne de ses secrétaires.

De temps en temps, il soupirait, et songeur, prenait son front entre ses mains, comme obsédé par une pensée triste.

Des quatre fenêtres de son cabinet de travail, un panorama merveilleux se déroulait devant ses regards. Au sud, la Méditerranée étalait sa nappe d'azur, immobile et sans bornes; au nord, la rade d'Hyères, sillonnée de navires de guerre, développait sur un par cours de 40 kilomètres son magnifique bassin elliptique où viennent mollir les tempêtes. Au nord-ouest, à 3 kilomètres environ, et tout à côté de l'île Roubaud, apparaissait la presqu'île de Giens, très basse, avec ses deux flèches de sable enserrant la lagune des Pesquiers et les bassins carrés des salines, dont la surface immobile éclatait sous la lumière du soleil comme un miroir d'argent poli. A droite de la presqu'île, l'énorme massif calcaire, au pied duquel Toulon est bâti, met tait à l'horizon une tache rosée pendant qu'à gauche, la chaîne granitique des Maures étendait ses croupes harmonieuses et ondulées, couvertes de pins et de chênes verts. La ville d'Hyères, assise au fond du golfe, étageait ses maisons blanches sur le penchant d'une petite colline verdoyante et, de terrasses en terrasses, descendait jusqu'à la Méditerranée à travers la végétation luxuriante de ses incomparables jardins. Sur cette terre heureuse et parée de soleil, les regards ravis sont toujours en fête. Éblouis, ils vont de la mer d'un bleu foncé au ciel d'un bleu plus pâlie, puis se reposent délicieusement sur le paysage oriental qui ferme l'horizon.

Samuel Gérard ne se lassait pas de s'imprégner de cette féerie ensoleillée et cependant il demeurait soucieux, en proie à une mélancolie vague. Qui aurait reconnu dans le jeune ingénieur, aû visage un peu pâli par les veilles, l'ouvrier d'autrefois
           Une société industrielle composée de savants et de financiers qui avait eu la hardiesse de mettre le Soleil en actions, en cela qu'elle avait pris à tâche d'utiliser directement la chaleur solaire, avait nommé Samuel son ingénieur en chef, confiante en sa droiture, son amour du travail et son esprit d'initiative.

insolateur
Les insolateurs de Mouchot, largement utilisés par la "Compagnie Solaire" à Porquerolles,
avaient obtenu une Médaille d'Or à l'Exposition universelle de 1878

C'était l'île de Porquerolles, la première porte des Stcechades de Pline, dernière ramification granitique de la chaîne des Maures qui avait été choisie pour l'exploitation du Soleil et la fabrication des appareils spéciaux.

           Cette île de 16 kilomètres de circonférence, couverte de pins, de chênes et de châtaigniers, cette île d'or, parfumée de lavande, où jadis les Gaulois venaient pêcher le corail et où les moines de Saint-Honorat avaient construit un de leurs monastères,était merveilleusement placée en avant-garde sur la route des pays du Soleil qui allaient être conquis à l'industrie moderne.

Déjà, sur les plans du jeune ingénieur, une petite ville était sortie de terre et remplaçait la misérable bourgade habitée par les trois cents pêcheurs de l'île, tandis que de coquettes villas étaient disséminées dans le bois de sapins. A un quart d'heure de la ville d'Hyèrés, Porquerolles offrait aux anémiques, aux névrosés et à tous les vaincus de la lutte pour la vie, son site enchanteur et son soleil. Plusieurs artistes y étaient venus faire une cure du soleil et s'y reposer des émotions de leur vie brûlée.

L'anse de la côte septentrionale était devenue un petit port où se balançait l'élégant yacht de Samuel le Phaëton portant au-dessous du pavillon tricolore, le drapeau d'azur au soleil d'or, qui était l'emblème de la colonie solaire. C'était une machine dynamo-électrique Siemens qui mettait en mouvement l'hélice du yacht et le courant était fourni par 80 accumulateurs Faure-Sellon-Volckmar, chargés à l'usine pour une course de 10 heures. Tout entretien et toute alimentation se trouvaient ainsi supprimés pendant la marche et le Phaëton pouvait atteindre une vitesse de 13 kilomètres à l'heure et transporter vingt-quatre voyageurs.

Des fenêtres de son cabinet de travail, placé dans le petit observatoire construit dans le fort qui commande l'île, Samuel d'un coup d'oeil pouvait embrasser toute l'île de Porquerolles, qui n'a que 3 kilomètres de largeur sur 7 kilomètres de longueur. Un téléphone et des sonnettes électriques le mettaient en relation constante avec tous les points de l'exploitation. En ce moment une grande activité régnait sur les quais de granit du port. Des tartanes maltaises, à la voile triangulaire, venaient d'arriver chargées d'alfa d'Algérie et les débardeurs du port entassaient les bottes d'alfa sur les wagonnets du petit chemin de fer à air comprimé qui reliait la ville et les principales usines au port et à ses docks. C'était le Soleil, travailleur infatigable qui animait toute la colonie.

D'apprès Louis de Royaumont, extrait de la conquète du soleil 1882
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Tandis que sur les pentes abritées du mistral il dispensait largement ses rayons aux orangers, aux oliviers, aux dattiers et à tous les arbres de la flore africaine, tandis qu'il transformait les plaines largement irriguées en un tapis de fleurs odoriférantes exploitées pour la distillation, ou en potagers produisant les légumes nécessaires à la colonie, c'était encore lui, l'ami Soleil, qui servait de combustible pour la cuisine des habitants et qui distribuait à chaque usine la force, la chaleur et la lumière dont elle avait besoin.

Toutes les maisons, surmontées de terrasses mauresques, possédaient plusieurs insolateurs pour la cuisine et les besoins domestiques. La cuisine se faisait donc sur le toit contrairement aux usages parisiens, et, il était curieux d'observer de loin tous ces réflecteurs argentés dont la surface éblouissante étincelait au soleil. Ces appareils qui faisaient la joie des ménagères et le désespoir des charbonniers se composaient invariablement d'un réflecteur tronconique en plaqué d'argent, d'un récepteur à surface noircie et d'un manchon de verre. Un socle soutenait l'appareil qui, une fois orienté, recevait à la place de son récepteur noirci une bouillotte, une cafetière ou une broche. La glace elle-même, si nécessaire pour la conservation des aliments, se fabriquait avec des appareils Carré, actionnés par le Soleil.

Appareil Carré
Appareil Carré

l'absorption d'un gaz par un liquide est un phénomène endothermique : c'est à l'aide de l'ammoniac et de l'eau qu'ont été réalisés les premiers réfrigérateurs par absorption, dés 1860 (Appareil Carré), Ce système est utilisé de nos jours pour réaliser de petits réfrigérateurs sans pièces mobiles, par exemple pour le camping le caravanning ou la plaisance. Ce principe est expérimenté à l'heure actuelle pour réaliser des réfrigérateurs solaires

La distillation des vins du midi, des moûts de betteraves et de grains, des fleurs d'oranger et de roses, était une des principales industries de la colonie solaire. De Grasse, d'Hyères et de Nice des bateaux apportaient des chargements de violettes et de fleurs d'oranger. Le pelargonium, cultivé avec tant de profit à la Trappe de Staouëli, avait été acclimaté à Porquerolles et couvrait des champs entiers. C'est avec cette plante que se fabrique la fausse essence de rose. Cent kilogrammes de feuilles de rose ne rendent pas plus de 10 grammes d'huile essentielle, ce qui met l'essence véritable au prix de 1.000 francs le kilogramme. Le pelargonium donne 120 grammes d'essence pour 100 kil. de ses feuilles, ce qui met le prix de cette fausse essence à 150 francs. Grâce à l'économie du combustible, l'essence de pelargonium ne revenait plus à la Société solaire qu'à 50 francs le kilogramme. De même pour la distillation des vins, la colonie bénéficiait d'une économie de 25 kilogrammes de houille par 500 litres de vin.

Allons visiter la distillerie solaire qui se trouve au sud-ouest de l'île, sur une éminence de granit non loin du fort Grand-Langoustier. Chemin faisant, nous verrons en passant les principaux établissements de la cité solaire. De la place d'Archimède, centre de la ville, où un cadran solaire indique l'heure vraie et l'heure moyenne, cinq avenues rayonnent dans toutes les directions. Sur cette place, une élégante école contenant des salles de conférences, une bibliothèque et des laboratoires, fait vis-à-vis à l'église sous l'invocation de Notre-Dame de la Lumière, dont le portail curieusement fouillé est orné de bas-reliefs du statuaire Chapu et représentant la création de la lumière : Fiat lux et facta est lux.

Miroir Ardent de Buffon,
Photo du musée des Arts et Métiers.

La maison de ville, construite dans un style simple et sévère, est à côté et renferme un curieux musée de tous les instruments d'optique, d'astronomie et de physique ayant servi à l'étude du Soleil.

On y conserve la fontaine solaire de Belidor et un spécimen des miroirs de Buffon. Prenons la rue Abel-Pifre plantée de magnifiques palmiers, nous passons devant le petit hôtel du juurnal de la colonie le Soleil-Journal dont les presses Marinoni sont actionnées par un insolateur. Tout près de là est le Hammam orné d'une jolie façade mauritane. Entrons-y qu elques instants, non sans admirer les curieux spécimens d'héliogravure et d'hélioplastie qui en décorent le vestibule. Nous pénétrons d'abord dans un vestibule à coupole orné d'une fontaine en marbre à eau jaillissante dont la température est assez fraîche; c'est l'ancien apodytère où se déposent les vêtements.

Les domestiques nous enveloppent d'un peignoir et nous traversons trois salons chauffés graduellement. Puis nous arrivons à une étuve humide, chaude et parfumée, où, couchés sur un divan, nous attendons la transpiration. Nous passons ensuite dans une salle circulaire éclairée de verres ronds encadrés dans le dôme. Il y fait très chaud et bientôt nous en sortons ruisselants de sueur. Le masseur nègre nous attend avec son gant de crin et nous pétrit les muscles. Après le bain froid, nous retournons par les mêmes salles au point de départ où nous attendent des lits de repos et des rafraîchissements. La chaleur des étuves provient naturellement d'une chaudière solaire qui alimente aussi d'eau chaude le lavoir voisin.

Maintenant parfaitement reposés, absorbons une tasse de café brûlant préparé à la turque sur un insolateur volant et, après avoir allumé une cigarette à l'allumoir solaire, à miroir parabolique, placé au coin de la rue Tyndall, gagnons la distillerie d'où part en ce moment un convoi de marchandises miniature traîné par une petite locomotive Mékarski à air comprimé.

La dilatation d'un gaz crée de l'énergie, mais aussi du froid, les cristaux de glace. bloquaient les moteurs. Louis Mékarski va rendre la propulsion par air comprimé utilisable, en associant l'air comprimé à de l'eau surchauffée sous pression. Désormais opérationnel, le moteur à air comprimé va équiper des réseaux de tramways dans différentes villes de France durant six décennies, jusqu'en 1933 : Paris, Nantes, Vichy, Aix-les-Bains, La Rochelle, Saint-Quentin. Actuellement des voitures à air comprimé sont en phase de développement en France (MDI) et en Inde (Tata Motors)

tramway Mékarski
Un tramway Mékarski à Paris (image RATP)
Cette machine dont les dimensions sont de 2m,80 pour la longueur, lm,10 pour la largeur et lm,55 pour la hauteur, porte un réservoir de 1.500 litres de capacité, pouvant emporter 50 kil. d'air comprimé à 30 atmosphères, dont 45 kil. utilisables. Sa force de traction est de 56 tonnes kilométriques, c'est-à-dire que la petite locomotive peut remorquer un train pesant 6 tonnes à 9 kilomètres. Aux deux extrémités nord-est et sud-ouest de l'île deux réservoirs de 3.000 litres de capacité représentent le chargement nécessaire à deux locomotives, soit 100 kil. d'air comprimé à 30 atmosphères. Un insolateur de la force d'un cheval et demi pouvant travailler de 8 heures du matin à 6 heures du soir, suffit à accumuler la force motrice, utilisable même la nuit et les jours brumeux. La plus grande activité règne dans la distillerie où nous venons de pénétrer. L'odeur de l'alcool mélangée aux parfums capiteux des oranges et du pelargonium nous monte à la tête. D'un côté, on distille les vins d'Algérie qui marquent de 11 à 13 degrés d'alcool de l'autre nous pouvons voir circuler automatiquement des vins à l'abri de l'air, dans des chauffe-vin à 60 degrés, ce qui permet de les transporter sans craindre le développement de ferments, tels que le mycoderma vini. Plus loin, de petits alambics solaires distillaient lentement des écorces d'oranges et en tiraient l'essence de néroli. La distillation des vins d'Algérie est une des grandes ressources de la colonie solaire, aussi nous ne saurions trop nous renseigner auprès d'un obligeant contremaître qui, sur un ordre venu par téléphone, s'est mis à notre disposition dès notre arrivée.

« En 1874, nous dit-il, l'Algérie produisait 230.000 hectolitres de vin, aujourd'hui la production a quadruplé. Les terres rouges du Sahel rappellent les terres de Bourgogne et nos cépages y réussissent admirablement. Aux pineaux noirs et blancs, à la blanquette, les viticulteurs ont ajouté l'aramont, l'alicante, le muscatel, le pic poule d'Uzès et le malvoisie, et le rendement peut être de 65 hectolitres et demi par hectare. L'hectolitre a une valeur moyenne de 35 francs, ce qui porte le rendement de l'hectare à la somme de 2.292 francs, alors que la plantation d'un hectare de vigne n'a coûté que 2.265 francs la première année et ne produit qu'au bout de quatre ans! Aussi nos Algériens n'ont pas eu besoin de pressantes sollicitations pour se livrer à la culture de la vigne, car si Mahomet défend à ses sectateurs l'usage du vin, il ne leur a jamais défendu de planter des vignes. Vous voyez nos appareils la moyenne des intensités calorifiques est ici de 16 calories 6, à peu près comme en Algérie, et le rendement de nos insolateurs est de 80 p. 100.

Reflecteur de Mouchot
Reflecteur de Mouchot alimentant une presse rotative.
Première présentation dans le parc du Trocadéro à Paris
(exposition universelle de 1878)

Ces insolateurs de 3m,50 ou de 5m,50 qui fournissent de 10 à 20 kilogrammes de vapeur par heure sont du modèle Abel Pifre, dont le réflecteur a la forme d'un tronc de cône à génératrice brisée qui rétablit les règles du chauffage ordinaire renversées par le réflecteur rectiligne de Mouchot.

Nous avons conservé ce réflecteur rectiligne pour les distillations de. parfums, parce qu'ayant pour foyer une droite dont la température est plus élevée à son extrémité supérieure qu'à sa base, il soumet les matières enfermées dans la chaudière à une distillation plus soignée. N'est-ce pas une pensée gracieuse que de se servir du même soleil qui élabore les parfums dans les organes secrets des fleurs, pour les en extraire?

Mais, pour tous nos grands appareils, nous préférons l'insolateur Abel Pifre à génératrice brisée qui réfléchit le plus grand nombre des rayons sur les parties moyennes et basses de la chaudière, ainsi que dans tout chauffage rationel. Il y a dix fois plus d'avantages à se servir de ce dernier modèle pour la production de la vapeur et pour les chauffages considérables, soit en chiffres exacts 30 pour 100.

La chaudière noircie extérieurement est entourée de son manchon ainsi que dans tous nos appareils et l'orientation au moyen de crémaillères peut être réglée par un enfant. Avant de partir, le contremaître nous offre une excellente liqueur ayant pour base l'eau-de-vie de dattes et distillée dans la colonie puis il nous fait voir un nouveau produit indigène, l'alcool de châtaignes qui permet d'utiliser le produit des châtaigniers de l'ile.

D'après Louis de Royaumont, extrait de la conquète du soleil 1882

Il nous explique qu'on commence par faire sécher la châtaigne au soleil, ce qui en développe le principe sucré et permet de la conserver assez longtemps. Une fois bien séchée, la châtaigne est décortiquée dans un vaste atelier qui emploie une vingtaine de femmes d'ouvriers de la colonie. La châtaigne est cuite ensuite dans de grandes chaudières chauffées à la vapeur. A mesure que cette cuisson s'opère, l'eau se colore et prend le principe sucré de la châtaigne. Cette eau est connue sous le nom de tanade. La châtaigne cuite est écrasée, et soumise avec la tanade à la fermentation. On distille ensuite cette bouillie et on obtient ainsi, avec 100 litres de châtaignes, environ 8 litres d'un excellent alcool. Quant aux résidus de la fermentation, ils servent à engraisser les bestiaux de la colonie. La société solaire comptait tirer de grands profits de cette branche d'industrie locale. En sortant de la distillerie solaire, nous passons à côté des pompes fort puissantes, mues par six insolateurs réunis par une chaudière horizontale placée à leur base et dont la chaudière verticale ne sert plus que comme chambre de vapeur.

On obtient ainsi une force de trois chevaux-vapeur qui, pouvant travailler dix heures par jour, remplit le château d'eau de la colonie et dispense par toute l'île l'eau et la fécondité.

En reprenant le petit chemin de fer qui suit la côte nous apercevons de loin une coquette fabrique dont les murs blanchis à la chaux sont étincelants sous le soleil; c'est la nouvelle papeterie d'alfa. Cette graminée (Lygeum spartum), qui croît en abondance sur les hauts plateaux d'Algérie, est livrée au prix de 6 à 12 francs le quintal. Transporté à Porquerolles sur des tartanes maltaises, le textile algérien est roui presque gratuitement par le calorique solaire et la pâte d'alfa peut être livrée à la papeterie à raison de 20 francs les 100 kilogrammes c'est une économie de 80 pour 100 sur la pâte de chiffon.

N'est-ce pas une source merveilleuse de richesse pour la colonie? Aussi les demandes des fabricants de papier d'Angoulème sur passent-elles la production de la petite usine. Un peu plus loin sur un petit plateau encadré de pins et de cyprès, le cimetière de la colonie avec son appareil solaire pour la crémation. Le chemin de fer nous fait traverser un petit bois d'eucalyptus au feuillage cendré; il y avait là un marais dont les exhalaisons entretenaient des fièvres intermittentes, le soleil l'a desséché au moyen des pompes-insolateurs, et le feuillage de l'eucalyptus a chassé la fièvre avec plus de succès que la quinine.

 pile CLAMOND
La pile CLAMOND

La commission d'initiative de la société solaire s'occupait à ce moment, sur la proposition de l'ingénieur en chef Samuel Gérard, de l'application de la chaleur solaire à l'électro-dynamique. Au lieu d'expérimenter sur des piles de Nobili ou de Melloni, difficiles à manier, puisqu'il ne faut chauffer que leurs soudures, Samuel avait choisi la pile Clamond à chauffage de coke, dans laquelle la chaleur n'est pas communiquée directement aux soudures, mais à une plaque de fonte jouant le rôle de collecteur et de répartiteur.

La pile CLAMOND est un appareil industriel qui a été utilisé par des artisans de la galvanoplastie. Elle se composait d'un ensemble d'éléments constitués par une soudure d'une lame de fer sur un alliage antimoine/zinc. les éléments étaient montés en couronne autour d'un brûleur à gaz qui chauffait ces soudures. Une telle pile donne un courant constant aussi longtemps que le brûleur fonctionne. Un ensemble de 12 couronnes donnait une tension d'environ 8 Volts et un courant de 2 à 3 Ampères pour un bain de galvanoplastie avec une consommation de gaz de 180 l/h (6 A en court-circuit).

Les résultats obtenus paraissaient déjà fort sérieux et Samuel espérait, au moyen de la réversibilité des machines dynamo-électriques, transformer en moteurs des machines Gramme, en leur fournissant l'électricité de ses piles solaires par des fils conducteurs; car on sait que théoriquement le rendement est indépendant de la distance. Peut- être parviendrait-il un jour à emmagasiner l'électricité atmosphérique

moteur Gramme.
Fabriquée à partir de 1870,
la machine Gramme pouvait,
comme toutes les machines à courant continu,
servir de génératrice ou de moteur.

Lors de l’Exposition de Vienne de 1873, une machine de ce type produisit l’électricité qui faisait tourner une autre machine Gramme utilisée comme moteur à 500 mètres de distance. Ce fut l’une des premières tentatives de transport d’électricité.

En attendant, on se servait d'une petite chute d'eau qui coulait au flanc d'un rocher de granit; elle suffisait au moyen d'une turbine à actionner une machine dynamo-électtrique, qui alimentait les becs électriques de la ville, et à charger les accumulateurs du yacht. Mais cet état de choses ne pouvait durer, Samuel pensant qu'il était honteux pour une colonie solaire d'utiliser une autre force que celle du Soleil.

Notre promenade terminée, nous retrouvons l'ingénieur en chef de la société solaire dans son cabinet de travail, indifférent au spectacle qui se déroulait autour de lui. Partout, l'activité, le travail et la richesse. Des bruits lointains lui apportaient un écho de la vie puissante des usines animées par le soleil et, par les fenêtres entr'ouvertes, montaient dans l'air lumineux les parfums puissants des champs de roses et de violettes.

Cependant Samuel restait pensif et semblait ne rien voir. Pendant six ans il avait travaillé, lutté et souffert pour accomplir une œuvre gigantesque il avait créé une industrie, enrichi un pays et préparé l'avenir de tous les royaumes du Soleil. Tout un peuple d'ouvriers marchait à sa voix, enthousiasmé de la grande idée qui le précédait.
...

Juillet 1884.